Métallurgie, Airbus, Bnp : la CFE-CGC mobilisée sur l’IA

Dans  notre dossier Industrie 4.0, voici un témoignage de deux syndicalistes de la CFE-CGC que nous vous invitons à lire.

Le 3 janvier 2024

En entreprise, le déploiement de l’intelligence artificielle et toutes les problématiques afférentes vient challenger les représentants du personnel. Témoignages terrain avec deux militants CFE-CGC.

Militante CFE-CGC chez Airbus Helicopters, Corinne Schewin est secrétaire du comité social et économique central (CESC) et membre du comité de groupe Airbus France. Au sein de la fédération de la CFE-CGC Métallurgie, elle est secrétaire nationale en charge de l’atelier des idées. Elle est par ailleurs co-présidente du groupe des cols blancs au niveau d’IndustriALL global, une fédération syndicale internationale.

« En juin 2023, lors du dernier congrès de la fédération de la CFE-CGC Métallurgie, j’ai été élue secrétaire nationale à l’atelier des idées, un nouveau poste au sein du bureau fédéral afin de porter de nouvelles idées et d’adapter nos propositions syndicales aux grands enjeux qui bouleversent le monde du travail, dont l’intelligence artificielle. »

OUTILLER LES MILITANTS POUR INITIER LE DIALOGUE AVEC LES DIRECTIONS D’ENTREPRISE 

« Nous avons alors constitué un groupe de travail composé de 6 élus fédéraux aux profils complémentaires pour être la courroie de transmission avec les militants syndicaux sur le terrain. Il s’agit de leur transmettre des ressources et des outils clé en main pour leur permettre d’initier un dialogue social avec les directions d’entreprise : introduction des technologies d’IA, information-consultation du comité social et économique (CSE), etc.  C’est d’autant plus important que, depuis les ordonnances Macron, nos militants doivent être experts en tout : sante/sécurité, formation, environnement, droit du travail… Nous souhaitons donc leur apporter des éléments pour mieux comprendre, vite et bien, afin de les aider dans leur travail quotidien en entreprise. Souvent accaparés par le terrain, au contact des salariés, ils n’ont pas la possibilité de s’acculturer sur ces sujets complexes. Or pour bien militer, il faut d’abord acculturer ! Nous allons poursuivre ces travaux avec la Confédération et Nicolas Blanc, secrétaire national à la transition économique. »

« L’IA est à la fois partout et non palpable »

« Si l’IA pose beaucoup de questions, il est encore difficile de bien en mesurer les impacts économiques et sociaux dans la métallurgie et les industries. Chez Airbus, le recours à des technologies d’IA est ancien : récupération des données de vols, conseils de maintenance, une partie de la conception des avions, logiciel RH et recrutements… L’IA, par ses logiciels et la robotique, fait déjà partie de nos activités. Elle est à la fois partout et non palpable. »

« Concrètement, on ne mesure pas forcément très bien comment l’IA est utilisée et il y a peu ou pas d’échanges entre les directions et les organisations syndicales. Nous devons donc agir en ce sens afin de réguler l’IA, veiller à la protection des données personnelles, mettre en place des garde-fous, appréhender les conséquences sur les métiers dont les risques psychosociaux (RPS). Quant à l’impact sur l’emploi, l’IA, plus que remplacer purement et simplement un poste, va en fait modifier par exemple 20 % de tel emploi ou 30 % de tel autre. La question est donc la suivante : que va-t-on faire de ce temps gagné, permis par l’IA, en termes de productivité, de compétences et d’organisation du travail ? »

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Structurer le dialogue social sur l’IA et ne pas subir le cours des choses

Pascal Fabre est entré chez BNP Paribas en 2002 où il occupe le poste de banquier privé pour les entrepreneurs. Militant depuis 2005 au Syndicat national de la banque et du crédit (SNB CFE-CGC), il a été délégué syndical régional dans le sud-est, secrétaire de CSE et secrétaire général adjoint du CSEC. Depuis 2013, il est délégué syndical national adjoint SNB chez BNP Paribas en charge de l’animation, de la formation et du développement syndical.

« La banque a été un des secteurs précurseurs pour l’introduction des technologies d’IA. On peut citer le logiciel Watson d’IBM, mis sur le marché en 2015 pour aider les chargés de clientèle et adopté notamment par le Crédit Mutuel. Chez BNP Paribas, nous avions jusqu’en 2019, via une joint-venture avec IBM, d’autres applications ou logiciels. J’ai eu l’opportunité en 2018, dans le cadre de la 36e session de l’INTEFP, de découvrir ces solutions d’IA appliquées chez IBM. J’ai pu découvrir une application concrète utilisée par l’hôpital de Boston (États-Unis) pour la détection et le traitement des cancers. C’était bluffant. »

« Comprendre comment l’entreprise intègre l’IA dans sa stratégie et l’environnement de travail »

« La CFE-CGC est la première organisation syndicale chez BNP Paribas SA (environ 40 000 salariés en France, 60 000 avec les filiales) et dispose de 250 porteurs de mandats dans les différentes instances de dialogue social. Après avoir été approché par plusieurs délégués syndicaux sur de nombreux projets à l’œuvre dans l’entreprise autour de l’IA, nous avons commencé à travailler dessus. »

« Avec Rémi Gandon, délégué syndical national CFE-CGC et président de la Fédération CFE-CGC des métiers de la Finance et de la Banque, notre première mission a été de se rapprocher des sachants dont Nicolas Blanc, secrétaire national CFE-CGC à la transition économique. Son intervention nous a permis de décortiquer les propos utilisés dans un webinaire produit chez BNP Paribas en octobre avec 4 CEO data scientists et des experts IA.

Au niveau syndical, il s’agit de comprendre comment l’entreprise intègre l’IA dans sa stratégie (création de valeur, productivité, réduction des coûts…) et l’environnement de travail. BNP Paribas est assez prudente sur ce sujet et teste par exemple l’IA dite générative en traitant d’abord les données publiques open source (infos liées aux entreprises, aux ONG…) mais pas les données de ses clients. »

« En termes de dialogue social, nous devons porter ces sujets liés à l’IA dans les instances – y compris avec nos administrateurs salariés au sein du conseil d’administration – sachant que le Code du travail, sur l’introduction des nouvelles technologies, permet à la fois aux élus du personnel de mener une information-consultation pour discuter de ces questions dans l’entreprise, et de solliciter une expertise externe. Nous pouvons donc utiliser ces leviers pour inciter la direction à « ouvrir le capot de la machine » en termes d’IA et ainsi obtenir des infos : coûts réel des technologies, retour sur investissements, fiabilité des process, etc. »

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CHEZ BNP, 1 000 IMPLÉMENTATIONS D’IA D’ICI 2025

« En interne, la deuxième étape sera de réunir nos élus du comité central d’entreprise (CSEC) pour évaluer ces politiques alors que BNP Paribas a déjà procédé, en termes d’outils et de solutions, à 700 implémentations d’IA dans divers projets, et que ce chiffre sera porté à 1 000 d’ici 2025.

Certains projets toucheront directement l’activité des conseillers en agence comme par exemple la mise en œuvre d’experts virtuels chargés de l’analyse et du traitement des documents nécessaires pour l’obtention d’un crédit immobilier pour un client. La BNP souhaiterait que tous les actes notariés passent par une solution IA dite « intelligent documents processing » pour un traitement automatisé de ces documents pour nos 7 millions de clients. Cela semble très bien sur le papier mais quid des salariés qui aujourd’hui s’occupent de ces dossiers ? »

CONSEILLERS IMMOBILIER, BACK OFFICES, JURISTES : DES EMPLOIS IMPACTÉS
« Clairement, notre crainte est que des emplois soient supprimés – par exemple les conseillers spécialisés immobilier – ou modifiés, sans pouvoir encore quantifier le tout. Plus largement, l’ensemble des salariés de BNP Paribas travaillant sur les back offices (administratif, ouverture de compte, succession) pourraient être impactés, soit environ 3 000 collaborateurs. Seront aussi concernés tous les salariés qui n’ont pas un contact direct avec le client : juristes, analystes de risques, traitement des réclamations…

Les questions sont donc de savoir à quelle vitesse se feront ces changements, leurs impacts sur la qualité des services, sur les emplois et les compétences. Tout s’accélère : nous autres représentants syndicaux voulons être des acteurs impliqués pour structurer le dialogue social sur l’IA et ne pas subir le cours des choses ! Nous le devons aux salariés qui nous ont donné mandat pour représenter leurs intérêts individuels et collectifs. » 

Propos recueillis par Mathieu Bahuet